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7 conseils pour élever des enfants en espéranto

Jesper est papa de deux « denaskuloj », aujourd’hui âgés de 11 et 13 ans. L’espéranto est l’une de leurs trois langues maternelles, les deux autres étant le français et le danois.
Il nous parle de son expérience et nous donne ici 7 conseils pour élever des enfants en espéranto.

Ça y est, votre silhouette gracieuse s’arrondit (ou celle de votre partenaire ou les deux à la fois…) et vous vous demandez comment transmettre votre passion pour l’espéranto à votre bébé à naître. En d’autres mots, vous envisagez de faire de lui un « denaskulo », c’est-à-dire un enfant dont l’espéranto est la langue maternelle. Ou plutôt une des langues maternelles, car entre les langues des parents et celles utilisées dans votre pays et par les autres membres proches de la famille, on pourrait souhaiter en transmettre deux ou même trois.

Alors, comment s’y prendre ? Il parait présomptueux d’énoncer des règles absolues, tellement les desiderata et les circonstances varient de famille en famille.
Je vais néanmoins essayer de vous faire part de quelques conseils ou propositions, basés sur mes expériences de papa de deux « denaskuloj », aujourd’hui âgés de 11 et 13 ans, et dont l’espéranto est une des trois langues maternelles. Tout est bien évidemment à prendre au conditionnel, car ce qui a semblé marcher pour moi ne marchera pas forcément pour tout le monde. Et il en va de même pour ce qui m’a posé des problèmes.

Après ces circonvolutions, voici mes 7 conseils pour élever des enfants en espéranto.

1. Préparer le terrain

Transmettre plus d’une langue à un enfant est une décision importante et lourde de conséquences. Même si vous vous réjouissez de pouvoir bientôt jouer avec votre bébé, un enfant n’est pas un jouet et vos choix éducatifs vont le marquer pour la vie. Si vous n’êtes pas seul(e) à élever votre enfant, il vaut donc mieux discuter de votre projet avec votre partenaire et vous assurer de son acceptation, ou mieux, de sa collaboration.

Dans mon cas, le choix est venu très naturellement, car j’ai rencontré ma partenaire par l’espéranto et nous avions déjà parlé cette langue ensemble pendant dix ans avant la venue de notre premier-né. Nous n’avons donc vu aucune raison de changer nos habitudes. Mais même pour les couples dans des situations similaires, il est légitime d’avoir quelques doutes : qu’en pensera la famille, les ami(e)s, l’école ? Ces opinions, sont-elles importantes pour vous ? Allez-vous réussir à faire accepter cette langue un tout petit peu particulière qu’est l’espéranto comme un choix naturel ? Comment allez-vous faire en pratique ?
Utilisez les doux mois de la grossesse pour en parler et prendre les premières décisions. Faites-en part aux heureux grand-parents et les autres membres proches de la famille.

Dans d’autres cas, vous êtes peut-être seul(e) à parler l’espéranto. Il est possible que votre partenaire ait accepté l’espéranto comme votre passe-temps préféré, mais envisage encore mal son utilisation au sein de la famille. Si tel est le cas, il est préférable de gagner la confiance et l’acceptation de votre partenaire, afin que votre choix linguistique ne devienne pas une source de conflit avant même que le bébé naisse.

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2. Autant de situations que de langues

Combien de langues peut-on raisonnablement espérer transmettre ? Comment fait-on en pratique pour parvenir à ses fins ?
Les réponses aux deux questions sont liées. En effet, le plus important c’est que l’enfant arrive à comprendre sans effort dans quelle langue on lui parle (et dans quelle langue il doit répondre), étant donné qui est en face de lui et dans quelle situation.
Pour faire plus simple, le cas le plus fréquent c’est que chaque parent utilise toujours la même langue avec l’enfant. Bien entendu, si il y a deux parents, ce schéma rend possible l’utilisation de deux langues différentes. Voire trois, si l’enfant voit souvent un autre membre de la famille qui parle encore une autre langue.

Mais il est aussi possible de se baser sur la situation plutôt que sur la personne. Par exemple, l’enfant parle X quand il est seul avec son papa, Y quand il est avec maman, et Z quand toute la famille est réunie. L’expérience montre que presque n’importe quel système est possible, à condition d’être compréhensible et appliqué avec constance. Dans notre cas, lorsque les enfants étaient petits, j’ai parlé le danois avec eux en leur donnant le bain et en lisant la petite histoire le soir, et l’espéranto tout le reste du temps.

Il faut bien réfléchir à la repartition des situations dans le temps. Si vous voulez que l’enfant apprenne X, Y et Z, il faudrait cibler qu’il passe environ un tiers de son temps entouré de chaque langue. Dans mon cas, on se doute bien que je n’ai pas passé un tiers de la journée à raconter des histoires aux enfants et à leur donner le bain. Mais heureusement, mes parents danois sont venus chez nous assez souvent, ce qui a contribué à rendre plus présent le danois, et j’ai aussi eu la chance de pouvoir faire garder les enfants dans une crèche danoise chaque mercredi.

Au-delà de trois langues, il devient quasiment impossible d’exposer l’enfant à chaque langue de manière suffisante et je ne connais qu’un seul cas où cela a marché. Il faut rester raisonnable et laisser les tentatives de battre des records de multilinguisme au Guinness des records. Mais le trilinguisme est à la portée de tout le monde, à condition d’être motivé et persévérant.

3. Ne pas (trop) soutenir la langue de l’environnement

Il y a une exception à la règle précédente : ne faites pas ce que les autres peuvent faire à votre place. Par exemple, si vous vivez en France, il n’est théoriquement pas nécessaire de parler français avec votre enfant. L’enfant parlera bien assez le français avec ses copains, à la garderie ou à l’école. Plus généralement, dans l’équilibre des langues, la langue environnante finit presque toujours par l’emporter et être celle que l’enfant maîtrise le mieux (sauf si vous avez opté pour la réclusion en bon ermite, ce que je ne vous souhaite pas).

Évidemment, cela n’est que la théorie. Vous pouvez avoir plein de raisons de vouloir parler français avec votre enfant à certains moments, que cela soit pour des raisons sentimentales (par exemple, si c’est votre propre langue maternelle) ou parce que vous voulez transmettre quelque chose de spécifique (des comptines, des traditions ou juste soutenir le travail scolaire), voire vous éprouvez des difficultés à aborder certains sujets ou à affronter certaines situations dans un idiome qui n’est pas votre propre langue maternelle. Il est aussi possible que vous vous sentiez parfois mal à l’aise en parlant une autre langue que celle de l’environnement, lorsque votre enfant est entouré d’autres personnes qui ne comprennent pas un mot de ce que vous dites.

Aussi, il est important que chaque parent respecte le mode de fonctionnement de l’autre. Dans mon cas, je pense avoir été plus jusqu’au-boutiste que ma partenaire (et probablement moins tolérant). Ainsi, j’ai choisi de parler l’espéranto avec mes enfants, même devant leurs copains et même en les aidant à faire leurs devoirs de l’école française (oui, on peut très bien expliquer la grammaire française en espéranto !).

4. Une seule langue par conversation

Ce point est probablement le plus controversé et je voudrais juste vous faire part de mon opinion personnelle. Si vous parlez à votre enfant dans la langue X, il faut aussi exiger qu’il réponde dans cette même langue.
En écrivant ceci, je suis conscient de me situer parmi les plus jusqu’au-boutistes. Je connais plein de familles où un parent parle à ses enfants en espéranto, tandis que ces derniers répondent en utilisant la langue environnante. J’avoue ne pas trouver cette situation idéale : maitriser l’espéranto ne signifie pas seulement le comprendre, mais aussi pouvoir le parler avec aisance et en toute circonstance.

Ainsi, vers l’âge de trois ans, lorsque mes enfants ont commencé à me répondre en français (la langue environnante), j’ai fait semblant de ne pas comprendre. Pire, j’ai vite développé des techniques pour tout comprendre de travers.
« Papa, je veux mon doudou !
— Jes, vi pravas, viaj haroj estas tre dolĉaj. »
Au bout d’une semaine comme ça, mes enfants ont accepté qu’il ne servait à rien de me parler en français. Ils ont même expliqué à leur entourage que je ne parlais pas français (sans se poser trop de questions alors que je parlais français avec d’autres adultes en leur présence…).

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Avec le système où l’on exige systématiquement une réponse en espéranto, il arrive souvent que l’on soit obligé de passer d’une langue à une autre dans des situations particulières, par exemple lorsqu’on se trouve à table avec des invités qui ne parlent pas l’espéranto : on parle en espéranto avec les enfants et en français avec les invités de manière alternée. Une fois qu’on a pris l’habitude, cela ne dérange personne — au pire, il faut dire certaines choses deux fois (en espéranto, puis en français), ce qui est un excellent exercice de traduction en temps réel.

5. Etre préparé en toutes circonstances

Vous attendez donc l’arrivée de votre bébé et pensez déjà bien maîtriser l’espéranto. Vraiment ?
Face à un nouveau-né, êtes-vous sûr(e) de savoir dire « un biberon », « une tétine », « une couche-culotte », « un doudou » ou bien « un tire-lait » en espéranto ? Avec un enfant d’un an, comment dire « un parc à bébé », « une balançoire », « les oreillons », « le vaccin BCG » ? Si ce n’est pas le cas, un petit travail de préparation vous attend. Je peux vous recommander d’apprendre par cœur le Hejma Vortaro de Jouko Lindstedt (aussi consultable sur http://www.kono.be/vivo) et de vous inscrire sur « Denask », un forum de discussion pour parents espérantophones.

En effet, plein de situations sont prévisibles. Un garçon de trois ans va vouloir tout savoir sur les dinosaures et, une année après, il se passionnera pour les chateaux forts. Comment dire « un pont levis », « un mâchicoulis » ou bien « une herse » ?
Vous partez au zoo dimanche prochain ? Rendez-vous préalable avec le plan du zoo (certainement disponible sur internet) et un bon dictionnaire pour (re)découvrir les noms de toutes ces bêtes exotiques. Vous faites une balade à la campagne ? Je parie que vous allez récolter des « rubusoj », admirer les beaux « cejanoj » dans les champs et peut-être voir un « melolonto » voler devant votre nez.

Personne n’est parfait et tout n’est pas prévisible pour autant. Si vous ne connaissez pas un mot, utilisez un mot plus générique (fruit, fleur, insecte) et consultez discrètement votre smartphone (vortaro.net, www.reta-vortaro.de ou eo.wikipedia.org) ou le dico en cachette après votre retour.
Vous allez progresser en espéranto avec votre enfant !

cejano - Donarreiskoffer/ Wikipedia rubuso - Fir0002/ Wikipedia melontono - fir0002/ Wikipedia

6. Ne pas se décourager

Un enfant bilingue commence généralement à parler plus tardivement qu’un enfant mono-langue. Pour un enfant trilingue, ajoutez encore quelques mois. Si votre enfant semble par ailleurs se comporter normalement, il n’y a rien d’inquiétant à ce qu’il ne forme pas des phrases avant l’âge de deux ans ou même trois dans certains cas. Il passera probablement par une phase où il mélangera un peu les éléments (mots et/ou grammaire) de ses différentes langues. Il ne faut pas s’inquiéter pour autant.

Surtout, il ne faut pas perdre espoir et abandonner le mode opératoire linguistique que vous avez choisi. Votre enfant peut vous surprendre à n’importe quel moment.
Lorsque mon fils avait trois ans et demi, nous sommes allés à notre première rencontre espérantophone à l’étranger. Auparavant, il n’avait dit que des mots isolés en espéranto, alors qu’il formait de belles phrases en français. La rencontre a duré une semaine et, pendant toute la durée de la rencontre, il s’est muré dans un silence inquiétant… au moins, inquiétant pour ses parents. À la fin de la rencontre, dans le train du retour, il nous a tout d’un coup déclaré dans un espéranto parfait : « Papa, maman, bien que la rencontre soit maintenant terminée, pouvons-nous néanmoins continuer à parler en espéranto ? ». Et, effectivement, nous parlons espéranto encore aujourd’hui…

Le lecteur attentif a remarqué que maintenant c’est l’adolescence qui menace notre vie familiale. Je m’attends à de nouveaux défis, mais je suis sûr que notre langue commune ne changera pas.

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7. Faire partie d’une communauté

L’espéranto est une langue vivante, certes sans pays et gouvernement, mais qui se parle un peu partout dans le monde. Faites donc découvrir la communauté espérantophone à votre enfant !

Amenez-le au traditionnel Novjara Renkontiĝo (NR) en Allemagne après les fêtes de Noël, un événement qui rassemble environ deux cents personnes d’une douzaine de pays dont la langue familiale est l’espéranto.

En été, passez une partie des vacances avec le Renkontiĝo de Esperanto-Familioj (REF) et rencontrez d’autres familles avec des enfants de tous les âges. Un peu plus tard, envoyez votre enfant au camp de scouts avec les « Verdaj Skoltoj », ou, quelques années plus tard, faire la fête à la Junulara E-Semajno (JES). Inscrivez-vous sur le forum de discussion Denask et localisez les autres familles avec des enfants espérantophones dans votre région.

Vous allez vite vous créer un cercle international d’amis avec enfants qui ne tardera pas à vous rendre visite à chaque fois qu’ils passent dans votre ville.