Entretien avec Arno Lagrange
Esperanto Aktiv’ n°155 - janvier-février 2026
Esperanto Aktiv’ : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Arno Lagrange : Je fais du théâtre en espéranto depuis exactement 50 ans. En 2025 à la maison culturelle espérantiste Grésillon j’ai présenté Le Joueur d’échecs dans mon adaptation d’après Stefan Zweig dans la même salle où nous avions présenté quelques scènes de l’Andromaque de Racine en 1975 avant de créer TESPA, le Théâtre Espéranto de Paris.
EA : Pourquoi et comment êtes-vous devenu espérantiste ?
A.L : J’ai appris l’espéranto en famille avec mes parents et mes frères. Mes parents se sont rencontrés grâce à l’espéranto dans le cabaret de Raymond Schwartz, « Tri Koboldoj ». Ma mère est née allemande et mon père était français. À la maison on utilisait le français et l’espéranto. À une certaine époque, il y avait un calendrier affiché avec les semaines coloriées en bleu et en rouge et, selon la couleur de la semaine, on était censés parler l’une ou l’autre langue. Mais ça ne marchait pas trop bien parce que quand on avait des devoirs à faire pour l’école, c’était toujours en français. Avant d’entrer au cours préparatoire, j’ai appris à lire et écrire avec ma mère dans les deux langues. Et je ne suis devenu espérantiste que quand j’ai commencé à faire du théâtre en espéranto. Avant je ne voyais pas vraiment l’intérêt, voire je le critiquais radicalement, y trouvant de nombreux travers.
EA : Avez-vous des responsabilités dans le mouvement espérantiste ?
A.L :Actuellement je participe aux activités de EKC (Esperanto Kultur Centro) à Toulouse et d’EsperantOccitanie, la fédération régionale. Depuis l’an 2000 au cours de certaines années passées, j’ai participé aussi à EKC et aux fédérations Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon, notamment pour l’organisation de KAFE en 2000, un festival qui s’est déroulé sur cinq jours à Toulouse avec une vingtaine de formations invitées, et à IREM en 2011 à Sète qui était une rencontre qui réunissait plusieurs organisations espérantistes de France et de francophonie. Je me suis donc impliqué à certains moments dans ces organisations à différents postes de responsabilité par intermittence. Pendant quelques années, je me suis beaucoup investi dans le projet Vikipedio (Wikipédia en espéranto), fonctionnant comme administrateur et même « bureaucrate », c’est-à-dire avec des droits plus étendus que ceux des autres utilisateurs afin de veiller au respect des règles de fonctionnement du projet, et d’arbitrer des conflits. Mais mon implication dans le mouvement espérantiste s’est faite principalement par le théâtre, aussi par intermittence avec une alternance de périodes actives et d’interruptions avec diverses formations : TESPA, Krizalido, Kallima, Teatro Trupo de Tuluzo et maintenant avec des seuls en scène sous mon nom.
EA :Parlez-nous de théâtre.
A.L :J’ai commencé le théâtre en espéranto et en français lorsque j’habitais près de Paris. En 1976 TESPA ( = Théâtre Esperanto de Paris) a été créé par la fusion de deux groupes, l’un autour de mon père Georges Lagrange qui avait traduit Andromaque de Racine et une troupe autour de Jean-Pierre Peray plutôt orientée vers la comédie. Avec cet ensemble, nous avons mis en scène des projets ambitieux avec de grands textes d’auteur et une large distribution jusqu’à quatorze interprètes. Nous avons joué l’Andromaque comme déjà cité, Les Justes de Camus, La Cantatrice Chauve de Ionesco et La Machine Infernale de Cocteau dans des traductions en espéranto de Georges Lagrange. En sus, nous avons présenté toute une série de pièces plus courtes avec une distribution plus modeste, avec des textes originaux écrits en espéranto d’auteurs catalan, japonais ou écossais (Pujula iValles, Kisaku Tabata, William Auld) et des traductions d’autres auteurs (Obaldia, Sartre, Max Maurey, Tristan Bernard, Sophocle, etc.).
En 1980, avec ma compagne Solène nous nous sommes installés à Figeac dans le Lot, où nous avons fondé la compagnie Krizalido et avons monté plusieurs pièces dans les deux langues : avec la même mise en scène, nous présentions la pièce dans l’une ou l’autre langue selon le public. À Paris TESPA a continué ses activités, notamment autour de François Lo Jacomo. Avec Krizalido nous avons monté plusieurs pièces à deux puis d’autres spectacles avec une distribution plus étendue. Vers 1990 Solène contait Mélusine accompagnée d’un musicien et d’une danseuse, tandis que j’ai préparé avec Walter Hébert l’Architecte et l’Empereur d’Assyrie une pièce d’Arrabal que nous avons présentée en français et en espéranto jusqu’en Union Soviétique. Walter a appris l’espéranto pour jouer son rôle dans la pièce. Ce projet a été développé sous le nom Kallima, qui est une espèce de papillon sorti de la chrysalide.
En 2000 Solène est décédée d’un cancer. Elle avait présenté Laisse tomber la neige, de Dupoyet, dans le cadre de KAFE alors qu’elle était gravement diminuée par la maladie. Je pensais alors cesser le théâtre quand un groupe d’élèves d’espéranto de Rikardo Cash m’a demandé de les aider à mettre en scène des pièces en espéranto afin de perfectionner la maîtrise de la langue. Ainsi sous le nom TTT ( Teatro Trupo de Tuluzo) nous avons monté entre 2001 et 2005 quatre pièces, dont la dernière était Un Air de Famille, de Jaoui et Bacri, que nous avons présentée à Weslar en Allemagne, à Boulogne-sur-Mer, à Helsinki et à Vilnius pour le Congrès mondial d’espéranto. Ayant déménagé dans l’Aude, j’ai cessé ma participation à TTT qui a continué autour de Christine Vidotto et de Rikardo Cash. Après une longue pause, j’ai entrepris de présenter La Nouvelle d’échecs, d’après Stefan Zweig, dont j’ai traduit le texte de l’allemand et adapté à une présentation « seul en scène ». J’ai présenté ce spectacle en Espagne, en Italie, en Lituanie, en France et en Belgique plus d’une dizaine de fois au cours de ces deux dernières années. J’ai le projet de préparer un nouveau « seul en scène », mais je ne peux pas encore en parler, car pour l’instant j’essaye d’obtenir les droits de l’auteur pour l’œuvre que j’ai en tête.
Vous pouvez consulter la page http://arnolag.free.fr/eo/Teatro.php , qui présente les spectacles auxquels j’ai participé depuis 1975.
EA : D’autres choses dont vous souhaiteriez parler ?
A.L :L’espéranto a bientôt cent quarante ans d’existence, cela représente six ou sept générations d’espérantistes. Chaque génération a perçu l’espéranto à sa façon. Ayant la moitié de l’âge de l’espéranto, j’ai connu plus de la moitié de ces générations. Les anciens s’effacent et disparaissent et de nouvelles générations apparaissent et se saisissent de cet héritage et se l’approprient en y insufflant des valeurs différentes de celles de leurs aînés, des valeurs qui touchent aux rapports entre hommes et femmes, à l’écologie, aux rapports de pouvoir alors que les anciennes générations étaient plus portées par des idéologies et des utopies qui peuvent nous sembler chimériques. À l’heure de l’irruption de l’Intelligence Artificielle qui donne l’illusion qu’on n’aura plus besoin de se parler puisque les traducteurs automatiques le feront à notre place, l’espéranto a une place privilégiée à défendre sur le terrain des rapports interhumains directs. C’est ce que j’observe de ma place d’acteur culturel dans le monde espérantophone. C’est parce que j’y trouvais un sens que j’ai choisi de m’impliquer dans le monde espérantophone après y être apparu par la volonté de mes parents. Cinquante ans après, le monde espérantiste a changé, et c’est une aventure qui me donne
envie de continuer d’y participer.
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